06 février 2007
INTERNET-RENCONTRE(31)
Mardi 20 avril 2004,
Ma femme Cécilia et notre petite Giulietta figuraient parmi les
victimes de l'attentat de Bologne. Pour construire notre famille, elle
avait renoncé à sa profession de mannequin comme j'avais renoncé à
celle de grand reporter. Les allées
et venues incessantes de l'un comme de l'autre n'auraient pas tardé à
miner notre amour. Quelques mois auparavant, nous avions quitté
New-York et sa vie trépidante pour nous installer en Italie, d'où elle
était originaire. Elle s'était mise à la décoration, je m'initiais à
l'art et mes premières photos destinées à illustrer un calendrier sur
les chats de Florence avaient remporté un vif succès. Après bien des
tribulations, l'un et l'autre n'aspirions qu'à une vie enfin paisible.
Cécilia attendait notre deuxième enfant.
Ce que
fut ma vie ensuite ? Vous l'imaginez. A l'époque n'existaient pas ces
équipes de psychologues qui se mettent au service des victimes de
traumatismes graves. C'est donc par mes seules forces que j'ai tenté de
survivre, en me jetant d'autant plus à corps perdu dans le travail que
ce lieu, cette maison, nous les avions choisis en commun et que mon
agoraphobie m'interdisait désormais de voyager. Il fallait que je
réalise seul ce que nous avions projeté ensemble. Et ça a marché. Du
moins ai-je pu le croire. Jusqu'à ce jour de 1988 où je me suis
brusquement effondré. C'est mon voisin viticulteur, Carlo, qui m'a
trouvé: j'avais avalé toute une boîte de ces somnifères qui, depuis le
drame, m'aidaient à dormir.
Voilà, chère Passante,
vous savez tout. Je ne voulais pas que notre première rencontre soit
obscurcie par des souvenirs trop douloureux. Nous n'en parlerons pas.
Pas tout de suite, en tout cas. Plus de vingt ans plus tard, j'ai
réappris à vivre. Mieux: à aimer la vie. Je vous l'ai dit: la douceur
de cette région, la beauté qui y fleurit au détour de chaque chemin, au
cœur de chaque ville, ont beaucoup contribué à cette "Renaissance".
Non,
décidément, ce n'est pas un hasard si l'un des plus importants
mouvements culturels de tous les temps a trouvé à s'enraciner ici !
Je viendrai à Bruxelles. Quand vous le souhaiterez. J'ai bien
sûr envie de revoir ma ville natale et, surtout, l'avouerais-je, de
vous rencontrer, vous dont je ne connais même pas le prénom, mais qui
avez si bien su me séduire, me mettre en confiance et me comprendre.
Nous nous donnerons rendez-vous un dimanche matin, au Vieux Marché. Je
vous attendrai devant l'église Notre-Dame Immaculée, un bouquet à la
main. Vous viendrez vers moi, le rire au fond des yeux et je vous
sourirai. Mais s'il apparaissait que mon corps et mon âme portent
encore quelques stigmates du passé, je vous en prie, ne détournez pas
le regard.

Avatar
F I N
INTERNET-RENCONTRE (30)
Lundi 19 avril 2004
Cher ami,
Si vous avez quelque loisir, si rien ni personne ne vous retient à Sienne, venez donc à Bruxelles, à pied ou en voiture, cela me fera le plus grand plaisir. Nous avons appris peu à peu à nous connaître, du moins pour autant que les écrits traduisent l’originalité de chacun de nous. Je me fais une image encore floue du Vicomte Avatar. Vous imaginez peut-être la marquise de Passante en crinoline et souliers roses. Si vous arriviez en redingote, je n’en serais point vraiment étonnée, tant vous savez être courtois et cultivé. Vous-même serez peut-être déçu d’apercevoir une femme d’aujourd’hui, aux cheveux courts, en pantalon et chemisier bleu. Mais nous surmonterons tous les deux notre déception, en gens du monde que nous sommes…
Je plaisante, bien sûr. Mais Bruxelles, capitale européenne, est un peu le centre d’un monde où se passent tant et tant d’événements culturels, que vous n’auriez que l’embarras du choix. Car je suppose que vous vous dérangerez un peu pour faire ma connaissance, beaucoup pour admirer « notre » ville et la retrouver différente de celle que vous aimiez.
Moi-même, compte prendre des vacances « chez moi » cet été. Donc pas de déplacements lointains, pas de courses affolées pour réservations de dernière minute, pas de valises (oh ! soulagement !), pas d'inquiétude pour mon chat, je suis libre ! Vous sous-entendez bien, n’est-ce pas, ce que cela veut dire : quand vous serez décidé, avertissez-moi, je m’arrangerai pour éviter les consultations pendant votre séjour. Concernant mes prestations à l’Université, elles ralentissent beaucoup au début août et je puis déléguer les tâches administratives. 
Voilà ! Vous me direz que je vais vite en besogne ! Qu’à peine parlez-vous de visite, je l’organise ! C'est vrai que je serais curieuse de faire votre connaissance. Mais, surtout, outre la bavarde frivole que vous connaissez sur Scribouille, je suis une personne pratique, ne s’encombrant jamais du superflu et allant à l’essentiel. Oui, moi aussi je me demande comment j'arrive à concilier ces deux aspects. Je n’ai pas trouvé de réponse. Est-ce important ?
Je ne veux pas évoquer le drame qui a traversé votre vie à Bologne. Je ne veux pas savoir comment vous avez réagi et si l'agoraphobie qui vous mine handicape votre profession. Vous me le direz de vive voix, si vous en éprouvez l’envie. C’est seulement à une amie reconnue et choisie que l’on confie ses souffrances inguérissables.
A bientôt, cher Avatar. A bientôt, mon ami,
29 janvier 2007
INTERNET-RENCONTRE (29)
Samedi 17 avril 2004
Vous parlez d'or, chère et sentimentale Marquise ! L'amour,
l'amitié,
la tendresse sont nos plus précieux biens de ce monde et je
ne suis pas certain, comme vous semblez le croire, que les hommes y
soient moins sensibles que les femmes. Seulement, la plupart croiraient
déchoir s'ils venaient à le reconnaître. Les hommes de mon époque, en
tout cas, pensaient ainsi. Cela change. Beaucoup revendiquent
aujourd'hui le droit d'exprimer "la part de féminité" qui est en eux et
évoluent, me semblent-il, vers plus d'authenticité dans leurs
comportements. Cela permet-il aux couples de se mieux comprendre ? Rien
n'est moins certain. Il suffit pour s'en convaincre d'observer la
croissance exponentielle du nombre de divorces, quand, pourtant, le
mariage est en chute libre et les séparations de concubins n'entrent
pas dans les statistiques.
Le naufrage de l'amour est omniprésent dans
notre société occidentale tant les nouvelles attitudes des hommes comme
des femmes ont balayé les repères et fragilisent chacun des
partenaires. Peut-être vivons-nous une époque de transition et quand
les uns comme les autres auront trouvé leurs marques, filles et garçons
pourront-ils à nouveau se parler d'amour sans que cela tourne
immanquablement ensuite à la guerre ? Je veux le croire car, si le
bonheur privé n'est pas plus possible que l'entente entre peuples, ce
serait vraiment à désespérer de l'humanité ! Mais vous m'apprenez que
vous avez été heureuse en ménage et, si je comprends votre peine de
voir le passé envolé, je suis heureux pour vous que vous l'ayez connue.
C'est une richesse que personne, jamais, ne pourra vous enlever et qui,
j'en suis convaincu, vous donne aujourd'hui la force de continuer à
vivre, à rire, à être la marquise de Passante.
Pensez-vous que si vous
aviez été aigrie par une vie de couple sans éclat, j'aurais eu envie de
vous adresser mon premier message de Vicomte en quête de… de quoi, au
fait ?
Le 2 août 1980, une
bombe explosait à la gare de Bologne, tuant 85 personnes, en blessant
150 autres. J'avais fui Beyrouth en guerre, "couvert" le Vietnam,
photographié les rescapés des massacres de la deuxième guerre
indo-pakistanaise, j'avais été l'un des premiers journalistes sur les
lieux lors de l'accident d'avion d'Ermenonville et j'avais sillonné le
Guatemala dévasté par l'un des plus puissants tremblements de terre de
l'histoire, mais jamais, au grand jamais, je n'avais assisté à un tel
carnage. En une fraction de secondes, des femmes, des enfants, des
hommes, qui faisaient la file aux guichets pour acheter leurs billets,
avaient été littéralement déchiquetés. Vous avez vu les photos de
l'attentat de Madrid le 11 mars dernier ? Les mêmes scènes
apocalyptiques, la même horreur sans nom. Vous comprenez maintenant
pourquoi je fuis les lieux clos envahis par la foule ? Le terrorisme
aveugle est sans doute le pire fléau de notre époque. Parce qu'il vise
des victimes innocentes dans le seul but de frapper l'imagination
populaire. Parce qu'il peut donc nous concerner tous et toutes, demain
ou après-demain. Ou aujourd'hui.
L'enquête sur l'attentat de la gare de
Bologne allait permettre d'arrêter deux activistes, mais on n'identifia
jamais les commanditaires. Il semble que l'extrême-droite ait tenté
d'enrayer la montée de la gauche italienne en semant la terreur,
c'est-à-dire en créant un climat d'insécurité favorable à
l'établissement d'un gouvernement plus autoritaire.
Chère Passante, si je viens un jour à Bruxelles, ce sera en voiture. 
Je me permets de vous embrasser.
Votre ami, Avatar
27 janvier 2007
INTERNET-RENCONTRE (28)
Vendredi 16 avril 2004
Comment renoncerais-je à nos échanges, cher Avatar, alors qu’ils donnent une épaisseur à ma vie, un imprévu et une amitié ! Cette amitié
dont j’ai tant besoin, je l’avoue sans restriction ni gène.
Vous savez, on parle beaucoup aujourd’hui de l’indépendance féminine, de l’équilibre conquis par le travail et l’affirmation de soi. On revendique une liberté sexuelle " épanouissante ", gommant d’un seul coup ce qui est le fond même de la féminité : le sentiment. Oui, le sentiment. Même celles qui semblent axer sur l’aventure le seul intérêt masculin, qui semblent déborder de besoins physiques, ont trouvé dans cette attitude, j’en suis sûre, une parade aux habituels pièges du mâle. Elles aussi peuvent désormais inviter à " prendre un dernier verre ", signifiant par là même qu’elles sont libres d’elles-mêmes et de leur corps. Mais qu’en est-il vraiment ? Hommes et femmes se disputent les postes clefs dans les entreprises, des rivalités les opposent mais ils se retrouvent pour " faire l’amour ". Mais qui parle encore d’amour ? Je suis convaincue que les femmes – la plupart, en tous cas – ont encore besoin de croire qu’elles sont autre chose
que le dérivatif d’une heure. Et si elles ont réussi à refouler le sentiment - qu’elles appellent une " faiblesse " - elles se sont durcies et vont de brèves rencontres en brèves rencontres pour taire l’appel de leur cœur.
Pourquoi ce discours, vous dites-vous peut-être ? Je comptais vous dire en toute simplicité que notre amitié m’est précieuse parce qu’elle m’apporte un sentiment d’exister. Voilà ! Je l’ai dit. Et tout ce qui précède s’en voulait la démonstration. Je crois profondément que les femmes sont mues par le sentiment, même celles qui le nient et, moi, je ne le nie pas. Dans ma solitude, ce qui m’a manqué le plus, c’est une épaule sur laquelle m’appuyer aux heures de fatigue, de tristesse, d’émotion. J’ai connu cette richesse avec mon mari, c’est même surtout ce lien profond de confiance qui surnage dans mes souvenirs. Nous avons été des amants heureux, des époux soudés, des amis et des parents qui se complétaient. Il a été, dans mes moments de fatigue morale ou mentale, celui qui m’accueillait sans question, me gardait contre lui, me redonnait la force de continuer.
Ah ! La tendresse, Avatar, quel vide creuse son absence ! Mais sans doute ne dois-je pas vous le dire, à vous qui n’en parlez jamais... ce silence signifiant sans doute que vous en avez souffert !
Vous l’avez constaté depuis le début, n’est-ce pas : je suis beaucoup plus spontanée que vous. Je viens de livrer une part importante de ma personnalité ; vous m’apprenez que vous souffrez d'agoraphobie sans m’en donner la raison. Je ne vous la demande pas. Soyez vous, comme je suis moi. Nos deux natures si différentes ont néanmoins de nombreux points d’ancrage et cela suffit pour que je signe
Votre amie très sincère, Marquise de 
17 janvier 2007
INTERNET-RENCONTRE (27)
Mercredi 14 avril 2004, 20 h
Chère Marquise,
Des sentiments réels peuvent-ils naître de relations virtuelles ? Allez savoir ! La nature humaine est ainsi faite que tous, je pense, nous avons besoin de reconnaissance, de tendresse, d'amour… Que cherchons-nous dans ces contacts via le Net ? Vous l'avez dit naguère: un moment de détente, une parenthèse d'insouciance dans une vie parfois lourde à porter et, pour certains peut-être, de quoi combler un vide sentimental et affectif. Derrière nos masques, des caractères se révèlent qui peuvent, sans le vouloir, faire naître une complicité, un sentiment plus tendre, une attente.
La Comtesse Cassandre en a peut-être assez d'être la brave femme au sens pratique jamais pris en défaut, qui ravaude le tapis usé du Seigneur Aladin, veille à l'intendance lors des grands départs et passe les sels sous le nez de la douce Eléonore chaque fois que celle-ci se pâme ? Elle aussi, peut-être, souhaite que ce coquin de Gibus la complimente pour la finesse de sa cheville comme il le fait si volontiers pour votre luxuriante chevelure auburn ? Ou qu'il lui décoche à l'occasion l'une de ces flèches jubilatoires qu'il réserve à Célimène ? Oui, je crois que les mots ont assez de pouvoir pour faire éclore des sentiments inattendus. Mais gare, ensuite, à la confrontation avec le réel !
Il en va tout autrement des échanges à cœurs ouverts comme les nôtres ! Ici, plus de poudre aux yeux ! Nous nous révélons tels que nous sommes, non tels que nous voudrions être. Malgré tout, comment être sûrs que l'autre laisse totalement tomber le masque ? Moi-même, je l'avoue, hésite encore à révéler certains événements, à exprimer des sentiments qui m'ont habité ou m'habitent encore. Pourquoi ? Je ne sais. Une confiance réciproque a, me semble-t-il, vu le jour entre nous. Pourquoi taire encore mes plus grandes douleurs, celles qui font ce que je suis aujourd'hui ? Pudeur ? Peur d'être jugé sur des actes que je regrette aujourd'hui ? Crainte d'être mal compris ? Vous n'aimez pas les faibles, les plaintifs, les enquiquineurs, écrivez-vous. Au grand jamais, je ne voudrais être pris pour l'un de ceux-là ! Qu'il vous suffise donc de savoir que je souffre d'agoraphobie, qui m'empêche désormais d'assister à toute manifestation de masse et de pénétrer dans les lieux trop fréquentés que sont les gares, les aéroports ou, dans une moindre mesure, les grands magasins. Chaque année, lorsque s'en vient l'été, je m'enfonce dans la solitude de la campagne toscane, fuyant les foules bariolées de touristes qui déambulent dans les ruelles pittoresques de mes chères villes d'art. Mon psy a renoncé à me guérir de ce mal-là au moins.
Et voilà ! Encore un pan de ma personnalité qui se dévoile. Quand je vous disais que nos échanges, eux, ne mentent pas, même s'ils progressent à petits, tout petits pas ! 
Ainsi, ce très beau "billet d'humeur" sur les "moments du cœur", que vous avez la gentillesse de me laisser lire, m'en apprend-t-il sans doute plus que vous ne le pensez sur vous. Au-delà de la fillette heureuse croquant une pomme, sautant à la corde et retrouvant ses grands cousin et cousines pour l'été, il me dit que vous êtes sensible à la grâce de l'instant, à la puissance de l'affection partagée et fidèle au souvenir. Bref, que vous êtes un être rare. Mais cela, au fond, je l'avais déjà deviné.
Chère Passante, je vous sais forte aussi, autant que je me sens démuni. Dites-moi que vous acceptez encore de correspondre avec celui qui signe
Votre ami, Avatar 

Illustration: www.impressionnistes.com -"La loge" -Mry Cassat
07 janvier 2007
INTERNET-RENCONTRE (26)
Lundi 12 avril 2004
Bonjour à vous, ami lointain,
Vous ne prenez plus ni l’avion ni le train, pourquoi ? Voilà qui m’intrigue parmi les mille et une choses qui, de vous, m’intéressent. Seriez-vous anxieux, angoissé ? Et pourquoi la voiture vous semblerait-elle plus rassurante ? Je vais droit au but, je sais. C’est mon naturel spontané qui refait surface, quand je ne me corsète pas dans les convenances !
Vous souhaitez lire un billet d’humeur ? Volontiers. En quoi consistent-ils ? En sentiments ressentis sur le vif, inspirés aussi bien par l’émotion soudaine de Pâques ravivant les souvenirs d’enfance, que par la colère qui me monte au nez quand je m’aperçois que les faibles s’accrochent parfois sans vergogne
aux basques des solides. Mon dernier papier s’appelle d’ailleurs : " Pitié pour les forts ! ". Entendons-nous bien : je suis la première à tenter de soutenir ceux qui souffrent, sont touchés par une peine inattendue, victimes de maladie ou délestés par un voleur, bref, les cibles de coups du sort qui les projettent dans la dépression ou le risque de suicide. Mais je refuse d’être engluée par les faibles chroniques, ceux qui n’osent rien, craignent tout : une mise au point, un entretien officiel ou tout simplement le dialogue avec un mari excédé. Vous en connaissez sûrement, qui ne téléphonent que pour se plaindre de menus faits quotidiens, en réalité communs à tout un chacun. Mais je me tais ! Il me semble vous entendre murmurer : serait-elle intolérante ? Pas du tout ! Je suis une femme qui travaille, a besoin de repos quelquefois et refuse d’être mangée par des parasites.
A qui s'adressent ces billets ? A qui veut les lire, sans date imposée, selon l’inspiration. Un ami journaliste m’abrite dans les colonnes de sa page littéraire, y trouvant une agréable façon d’alterner " humeurs " avec " critiques ". Je vous en livre un, en pièce
jointe, que j'aime particulièrement. Il parle de ces " Moments du cœur " qui tissent les souvenirs les plus précieux.
Avez-vous vu que Scribouille s’emballe un peu ? Nous devrions apaiser le différend que je sens naître entre Cassandre et Gibus, dont les ronds de jambe à mon égard, les taquineries à celui de Célimène, suscitent un sentiment qui ressemble à s'y méprendre à la jalousie. Sans propos, me semble-t-il, puisque tous nous jouons des rôles. Des sentiments réels peuvent-ils naître de ces contacts virtuels entre gens qui ne se sont jamais vus ? Soyez galant avec Cassandre, cher Avatar, pour détourner sa vindicte.
Quant à moi je vous donne ma main à baiser,
Marquise de Passante
LES MOMENTS DU CŒUR
Tambour battant, les jours claquent au rythme de la vie, se feuillettent comme les pages d’un livre, se suivent, se ressemblent, ne se ressemblent plus, se comptent ou se décomptent au gré de l’humeur. Que faisions-nous hier ? Des bribes nous reviennent, insignifiantes, se heurtant sans suite et sans importance, sauf les moments du cœur. Mais qui le sait ?
Une petite fille en robe à fleurs mit ce jour-là son chapeau à bride de même tissu. On lui donna une pomme, qu’elle croqua à l’ombre d’un marronnier, en écoutant les oiseaux fous et fut heureuse. Pour rien, pour tout, en cette cour de récréation bordée d’une pelouse où s’épanouissaient les rosiers rouges. L’instant fut parfait et le restera jusqu’à son dernier souffle.
Le moment du cœur ne s’improvise pas ; il vient à son heure. Il ne se prolonge guère : il est là et déjà il n’est plus. Peut-être sa perfection naît-elle de sa fugacité. Un émoi, un sentiment de bonheur, le premier regard d’une rencontre le rendent inoubliable. Comme sont inoubliables la maison familiale – où cousin et cousines de la plus petite au plus grand se retrouvaient chaque été – le ruisseau franchi d’un bond, la couleur même du soleil et sa saveur d’herbe coupée, le chèvrefeuille du bois voisin, les rires du pique-nique, la musique des soirées ouvertes sur le jardin et la quête du chien nocturne au pas lourd sur le gravier léger.
Cette fillette qui saute à la corde oscille d’un pied sur l’autre ; un peu maladroite encore, elle prend de l’assurance, tenant fort les poignées de bois, scandant le rythme, rebondissant, maîtrisant soudain (avec quelle allégresse !) la corde qui se plie à son jeu, cingle le sol dur, tandis que les compagnes chantonnent : « 2…4…6… ». Jamais elle n’oubliera cet instant de grâce, cette victoire sur elle-même, alors que s’estomperont toutes les autres, celles qui bâtissent une existence.
Les années s’écoulent et il n’en reste rien. Les fileuses que nous sommes dévident inlassablement l’écheveau de nos heures les plus prosaïques, les plus douces ou les plus meurtries. Rien n’y fait. Nous passons à côté de joies subtiles et nous nous cognons à nos chagrins.
Les succès viennent et se retirent ; les amis passent et s’en vont. Les enfants naissent et se marient. Autour de nous, tous les départs. Mais en nous, quelles présences ! Quel puits tintant d’une eau bouillonnante et claire où se reflètent, sinon nos mirages, du moins nos heures les plus chères. Nous n’en parlons guère. Et nous garderons l’éclat des bonheurs passés, pour peu qu’attentives aux moments du cœur, nous en tissions nos souvenirs.
X
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02 janvier 2007
INTERNET-RENCONTRE (25)
Vendredi 9 avril
Ô sage Passante,
Austère ? Pas du tout ! Mais posée, raisonnable, psychologue,
certes ! Je ne m'attendais pas à tant de profondeur lorsque je lançais,
telle une bouteille à la mer, ma première missive à une marquise de
pacotille qui m'avait séduit par sa gaîté primesautière. Comprenez
bien: je ne vous fais nul reproche. Loin de là ! Nos échanges n'en sont
que plus riches. Plus intimes aussi que je ne l'aurais cru. Je ne
pensais pas me dévoiler aussi totalement devant vous, mais, si j'en
suis surpris, je me dois d'avouer que je trouve à ces confidences
l'intense plaisir de me sentir écouté, compris, accepté. Vous êtes
redoutable, Madame la Conseillère d'orientation !
Ainsi, en plus de vos responsabilités professionnelles, vous écrivez
des billets d'humeur, dites-vous. En quoi cela consiste-t-il ? A quel
public les adressez-vous ? M'en feriez-vous lire l'un ou l'autre ? Cela
me permettrait de vous mieux cerner, d'apercevoir une facette encore
différente de celles que je commence à déceler.
Avez-vous remarqué comme nos parcours, quoique foncièrement différents,
se rejoignent pourtant en bien des points ? Nous avons passé notre
enfance dans des quartiers guère éloignés l'un de l'autre, dans des
milieux relativement modestes,
somme toute assez semblables. Chacun à
notre façon, avec des outils différents, nous nous penchons sur l'homme
avec tendresse et compassion, dans l'espoir d'être utiles. Vous guidez
l'adolescent vers son avenir, j'ai longtemps témoigné des horreurs
qu'engendre la bêtise humaine pour tenter, en vain, d'en éviter
d'autres, semblables. Vous écrivez, vous publiez, moi aussi. Notre goût
commun de la langue française ne nous a d'ailleurs pas trompés lorsque
nous nous sommes croisés sur Scribouille. C'est pour cela aussi que
j'ai choisi de vous écrire. Entre l'anglais, qui fut longtemps ma
langue professionnelle, et l'italien, que je pratique quotidiennement,
l'élégance, le raffinement, la difficulté du français me manquaient
terriblement. Je tente bien de combler ce manque en lisant de
préférence les bouquins francophones qui me tombent sous la main, mais
ils ne sont pas légions par ici et je ne fais que de trop rares voyages
en France. Quant à la Belgique, il y a bien longtemps que je n'y ai mis
les pieds. La longueur du trajet en voiture m'effraie un peu et, depuis
longtemps, je ne prends plus ni l'avion ni le train.
Chère Passante, oserais-je vous avouer que j'attends vos
messages avec impatience ? En un peu plus d'un mois, ils sont devenus
une source où je m'abreuve avec délectation, à laquelle je puise des
forces nouvelles pour continuer… quoi, au fait ? A vivre, tout
simplement.
Je suis et reste, votre fidèle Avatar

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31 décembre 2006
INTERNET-RENCONTRE (24)
Mercredi 3 avril 2004
Bonjour, cher Avatar,
Vous avez vécu une vie riche d’événements palpitants et
tragiques, qui ont nécessairement façonné l’homme que vous êtes. Je
comprends que votre métier de photographe ait absorbé une grande part
de l’énergie que vous mettiez à vivre. Les conditions dans lesquelles
vous fûtes ce " preneur d’images " devaient indubitablement laisser
leur empreinte et, en même temps, vous emporter dans une passion
professionnelle dont vous n’étiez peut-être même pas conscient.
Je
puis vous en parler, très modestement, car à mes heures j’écris des "
billets d’humeur " pour un magazine, et je sais combien l’agrément
d’une phrase bien tournée peut apporter de joie. Qu’en est-il alors de
la photo qui fera la une des principaux journaux, grâce à sa force de
frappe, son émotion ou son étrangeté ?
" Les gens sans histoire sont heureux ", dites-vous. Nous
portons tous une épine dans le cœur. Une enfance solitaire ou
incomprise, des aspirations déçues, une profession ratée, un amour
disparu à jamais, sont autant de terrains où la souffrance peut
s’épanouir comme une fleur maudite. Certains offrent une façade lisse,
soignée, apportent les retouches au bon moment, veillent à paraître
inattaquables : ce sont les forts. Mais on ne choisit pas d’être fort.
Les autres ont le visage fissuré par l’amertume, le chagrin, la
rancune, la résignation. Mais tous, quels qu’ils soient, gardent au
fond d’eux-mêmes des cicatrices qu’il n’est pas bon d’effleurer,
même d’un œil nostalgique.
Me voilà en train de vous morigéner ! Du moins pouvez-vous le
croire ! Pourtant il n’en est rien, je ne fais qu’exposer mes
impressions, mais j’ai peut-être tendance à vous traiter comme mes
adolescents ou leurs parents dans le secret de mon bureau !
Pardonnez-moi si je vous parais austère !
Et ne voyez en moi, pour vous distraire, que
La Marquise de 
Illustration: www.maisondelapoesie.be 
27 décembre 2006
INTERNET-RENCONTRE (23)
Mardi 2 avril 2004
Chère Passante,
Votre peine est plus profonde que je ne l'avais pensé de prime
abord. C'est vrai: nous avons tous notre lot d'épreuves. J'ai parfois
tendance à l'oublier. La faute en incombe à la fois à mon histoire
personnelle et à une déformation professionnelle, qui ne me font
distinguer que les grands drames collectifs comme l'attentat de Madrid,
celui du World Trade Center, la guerre au Moyen-Orient ou le récent
tremblement de terre en Iran !
Lorsque j'ai quitté le kibboutz après
avoir vendu mes premières photos à un journal israélien, c'était, en
effet, pour devenir reporter photographe. Un métier que j'ai exercé
sept années durant, partout où un conflit ou un événement, généralement
tragique, requérait ma présence comme celle de mes confrères.
L'aventure a commencé lorsque, quelques temps après mon arrivée à
Jérusalem, j'ai retrouvé un cousin du côté de ma mère adoptive,
journaliste, à peine plus âgé que moi. Il m'a mis au défi de révéler
une vérité, dont il était évident qu'elle ne plairait pas au
gouvernement israélien. C'était en 1968, quelques mois après la guerre
des Six Jours qui
avait chassé de leurs terres des milliers de
Palestiniens. Ces nouveaux réfugiés venaient s'ajouter aux centaines de
milliers d'autres que la création de l'Etat d'Israël en 1948 avait déjà
contraints à l'exil. Ils s'entassaient dans des camps de fortune où
leurs enfants étaient élevés dans un épouvantable dénuement et la haine
de l'envahisseur. J'y suis allé, j'ai vu, j'ai photographié. C'était
bouleversant ! Ces gosses grandissaient dans des conditions sanitaires
déplorables, sans école ni soins de santé et, surtout dans
l'indifférence générale. Inutile de dire que mes photos n'ont jamais
paru dans un journal israélien mais, grâce à mon cousin, elles ont été
publiées dans divers médias européens et américains. Nous avons été les
premiers à révéler au monde les germes du drame qui, 35 ans plus tard,
n'a pas fini de déchirer le Proche-Orient. Car, j'en suis sûr, ce sont
les fils de ces enfants d'alors qui se transforment aujourd'hui en
kamikazes pour semer la désolation de l'autre côté de la frontière !
C'est après ce reportage que j'ai décidé de quitter un pays où, malgré mes origines, je ne m'étais jamais senti vraiment chez moi. Que je le veuille ou non, j'étais plus belge que juif. Je me suis installé à Beyrouth, au Liban, qui était à l'époque un petit paradis sur terre et d'où je rayonnais à travers le monde. Mon cousin est mort quelques mois plus tard, lors d'une échauffourée sur la frontière israélo-palestinienne: un groupe de Fedayins avait tenté une incursion en territoire israélien pour commémorer à leur façon le premier anniversaire de la guerre des Six Jours. Il accompagnait les combattants pour rendre compte de leur mission. Une balle perdue le toucha en plein cœur. Moi, j'étais à Paris où la Révolution de Mai 68 remisait à peine ses pavés. Ce jour-là, il m'a semblé que je perdais un frère.
Vous le voyez, chère Passante, ma vie a non seulement été marquée au
fer rouge du sceau de l'histoire, mais ma profession m'a mené sur les
lieux d'horreurs sans nom dont, bien souvent, l'homme était l'unique
responsable. Les drames individuels me sont moins
familiers. A l'adage
"les gens heureux n'ont pas d'histoire", j'ai tendance à substituer
"les gens sans histoire sont heureux". Avec autant de simplicité que de
sensibilité, vous venez de me rappeler que ce n'est pas nécessairement
le cas. Merci pour la confiance que vous me témoignez en me confiant
votre peine.
Je suis et reste votre ami,
Avatar
Illustrations: - Tremblement de terre en Iran - www.sdis54.fr/article
La Guerre des Six Jours - http://www.jerusalem-archives.org

25 décembre 2006
INTERNET-RENCONTRE (22)
Jeudi 1er avril 2004
Bonjour, cher Avatar,
Quand je parle de solitude, je devrais plutôt dire " tendresse
". La solitude, je la remplis, et fort bien, mais la tendresse… J’ai
été aimée par mon mari, que j’aimais tout autant. Nous nous étions
connus très jeunes (j’avais 16 ans, lui 19) et, si nos caractères
différaient, nos goûts se rejoignaient parfaitement. J’étais spontanée,
il était calme, je riais beaucoup, il souriait souvent; son sens de
l’humour avortait mes débuts de colère, ma vivacité le détournait
parfois de son goût pour la flânerie, mais nous respections l’un et
l’autre ce que nous avions de différent. Par contre, nous aimions tous
deux la lecture (pas les mêmes auteurs !), le cinéma, le théâtre, la
promenade et les amis. Il y a six ans, il entra en clinique pour une
banale opération de la vésicule biliaire. Un " accident médical,", me
dit-on le lendemain, avait provoqué une pancréatite aiguë. Il subit
trois opérations. Je dus décider de l’arrêt de soins inutiles qui
s'apparenteraient à de l'acharnement thérapeutique. Ce fut extrêmement
douloureux. 
Je ne m’appesantirai pas sur les années qui suivirent. La courte
liaison qui vient de se terminer, m’arriva par surprise. Ni l’un ni
l’autre ne supposait qu’un attrait réciproque nous rapprocherait
soudain en une bouffée de passion. Nous étions amis, je vous l’ai
dit. Mais sa vie familiale et professionnelle empêchait une
liaison stable. Je suis seule et, je l’avoue, je ressens la
tendresse enfuie avec amertume.
Je me suis livrée
d’une traite, sans penser à ce que je vous écris, sans rien dissimuler
et sans vouloir compliquer quoi que ce soit. Ne m’en veuillez pas, tout
est encore si frais. Je me réjouis pour vous du bonheur que représente
une profession vous mettant si souvent en contact avec les œuvres d’art
où vous puisez une certaine sérénité.
Cher Avatar,
je vous reviendrai bientôt, quand j’aurai l’esprit plus libre. Merci
d’exister. Vous aplanissez quelques chagrins. Ne me croyez pas égoïste
parce qu’aujourd’hui je ne vous interroge sur rien. Je n’en reste
pas moins
Votre amie sincère,
Passante Illustration: "Les fiancés" -peinture de Renoir -1868 (www.impressionniste.net/renoir)
Wallraf-Richadtz Museum (Cologne)